vendredi 21 mai 2010

210. Zao: "ancien combattant".

Dans un article précédent nous nous sommes intéressés à la création du corps des tirailleurs sénégalais, leur rôle dans la conquête coloniale en Afrique, puis leur engagement en Europe au cours de la grande guerre: 1. Félix Mayol: "Bou Dou Ba Da Bouh".
Nous nous sommes ensuite intéressés ici aux tirailleurs en tant que sentinelles de l'Empire dans l'entre-deux-guerre, puis à leur participation à la deuxième guerre mondiale. 2. C.A.M.P.: "Hosties noires". Une autre chanson du CAMP évoque le massacre du camp de Thiaroye, le 1er décembre 1944, qui reste un symbole fort de l'injustice coloniale et des promesses non tenues par la France. 3. C.A.M.P.:"Thiaroye".

* * * * *

Garde d'un ouvrage d'art. Tonkin (vers 1953) [cf E. Deroo voir sources].

Dans l'immédiat après guerre, les troupes de tirailleurs se professionnalisent. En 1951, la terminologie officielle remplace le terme de tirailleurs sénégalais par celui de tirailleurs africains.
Le goût de l’aventure, la certitude d’une bonne solde et l’apprentissage d’un métier motivent la plupart des engagés.

* Les "dogues noirs de l'Empire".

Les gouvernements de la IVème République utilisent ces soldats pour réprimer les grandes grèves de 1948 ( grève des mineurs en particulier). Beaucoup redoutent alors que ces soldats ne deviennent de véritables soldats janissaires, utilisés pour réprimer les mouvements sociaux.
Le commandement français utilise aussi ces troupes pour réprimer toute contestation à l'intérieur de l'Empire. Cela permettait en outre de manipuler les ressentiments et oppositions entre les différentes populations coloniales pour mieux maintenir l’ordre. Les tâches les plus ingrates incombent ainsi aux tirailleurs, chargés des terribles répressions de Thiaroye (1944), Sétif (1945), Madagascar (1947).

Affiche pour le régiment d'AEF-Somalie, vers 1945 [cf E. Deroo voir sources].

Cette méfiance grandit encore avec l'engagement massif des tirailleurs dans les conflits coloniaux:
- 60 340 soldats africains de métiers, recrutés parmi les démobilisés de 1945 en AOF et AEF, servent en Indochine jusqu'en 1954. A cette date, ils représentent 15% des effectifs du corps expéditionnaire. Le Viêt-Minh développe d'ailleurs une propagande à destination des soldats africains appelés à la désertion au nom de la "solidarité des peuples opprimés par le colonialisme et l'impérialisme" (sans grand succès semble-t-il).
- l'état-major engage aussi des bataillons de tirailleurs, afin d'écraser l’insurrection de Madagascar en 1947, à plusieurs reprises encore en Tunisie et au Maroc, les deux protectorats en marche vers l'indépendance. En 1956, des tirailleurs prennent part à l'expédition de Suez.
- Enfin, huit régiments de tirailleurs africains, soit plus de 15 000 hommes, participent à la guerre d'Algérie.

Léopold Sedar Senghor, qui a dédié de sublimes poèmes aux tirailleurs, dénoncent désormais "les dogues noirs de l'Empire". L'image des tirailleurs se brouille, notamment au Maghreb.

* Des tirailleurs transformés en cadres des armées nationales.

Avec l'accession aux indépendances des dernières colonies françaises, les régiments de tirailleurs sénégalais sont transformés en régiments d’infanterie de marine en 1958 avant d’être définitivement supprimés entre 1960 et 1962.

Ces tirailleurs africains servent d’ossature aux armées nationales formées à partir de 1960. Dans le cadre de la coopération militaire, l’armée coloniale se charge à partir de 1958 de l'instruction et de l'entraînement des cadres des armées des États accédant à l'indépendance dans le cadre de l’école de formation des officiers ressortissants des territoires d’outre-mer (EFORTOM) de Fréjus. En 1960, nombre de tirailleurs sont alors reversés dans leurs armées nationales (sauf au Togo et en Guinée). Plusieurs dirigeants africains, qui s'imposent souvent par des coups d'état, sont issus de l'Efortom (Seyni Kountche au Niger, Kérékou au Bénin,Moussa Traoré au Mali, Kolingba en République centrafricaine) ou sont d'anciens tirailleurs ou officiers indigènes de l'armée française (Jean Bedel Bokassa en Centrafrique, le Togolais Gnassingbé Eyadema).

* La mémoire vive des derniers tirailleurs.

Au lendemain des indépendances, les tirailleurs disparaissent de la mémoire collective française. Il faut attendre les dernières décennies, pour que l'ancienne métropole "redécouvre" leur existence. En 1980, un ancien soldat du Sénégal attaque la France devant la Cour de justice européenne car sa pension militaire est "cristallisée" (c'est-à-dire gelée aux taux versés lors de l'indépendance à un niveau qui ne tient pas compte de l’évolution du coût de la vie). En effet, les logiques discriminatoires ancrées dans l’histoire de ces troupes conduisent à la cristallisation des pensions à partir de 1958.

Désormais la mémoire des tirailleurs est une mémoire vive. L'argument de la "dette de sang ", ancien, puisqu'il remonte aux lendemains de la grande guerre, est réactivé. Lamine Senghor en 1927 dénonçait déjà les écarts de pension entre citoyens et sujets: "Nous savons et nous constatons que, lorsqu'on a besoin de nous, pour nous faire tuer ou pour nous faire travailler, nous sommes des Français; mais quand il s'agit de nous donner les droits, nous ne sommes plus des Français, nous sommes des nègres."
Or, en août 1996, les représentants des sans-papiers de l'église saint-Bernard (Maliens et Sénégalais principalement) demandaient leur régularisation au motif de leur longue présence en France et du sacrifice de leurs ancêtres tirailleurs venus combattre pour la France lors des deux guerres mondiales. Ils dénoncent alors l'injustice faite aux descendants de ces tirailleurs traités comme de véritables parias (la situation ne s'est guère améliorée entre "immigration choisie et "amendement ADN").

Ces dernières années, les vieux tirailleurs apparaissent comme des victimes, des oubliés de la mémoire collective. La discrimination flagrante que constituait la "cristallisation" par rapport aux pensions des anciens combattants métropolitains, fut progressivement dénoncée et en partie supprimée par la décristallisation partielle de 2007 (grâce aux mobilisations des associations d'anciens combattants et au succès du film Indigènes de Rachid Bouchareb). Le 28 mai 2010, le conseil constitutionnel censure pour la première fois des lois en vigueur et "estime que, dans un même pays de résidence, il ne doit pas y avoir de différence de traitement entre un ressortissant français et un ressortissant étranger présentant les mêmes droits."

Statue "à Demba et Dupont en souvenir de leur fraternité d'armes" (Dakar).

Le président sénégalais Aboulaye Wade, en 2004, inaugure une journée nationale du Tirailleur et proclame le 23 août Journée du tirailleur au Sénégal. Il en appelle au devoir de mémoire et se prononce en faveur de l'enseignement de l'histoire des tirailleurs en Europe. Il fait réinstaller devant la gare de Dakar, la statue de Dupont et Demba, érigée à la gloire des poilus français et africains à la fin de la grande guerre et démontée au moment des indépendances. Autant d'actions qui permettent de réintégrer les tirailleurs dans la mémoire collective africaine.
La République française semble (enfin) sur la même voie avec la reconstruction (encore virtuelle) du monument aux héros de l'armée noire à Reims, érigé en 1924 et détruit par les Allemands en 1940.

http://www.crdp-reims.fr/memoire/LIEUX/1GM_CA/monuments/armee_noire_reims/armee_noire.jpg
Monument aux héros de l'armée noire, Reims.

* "Ancien combattant".
Dans la chanson « ancien combattant », le Congolais Casimir Zoba dit Zao se met dans la peau d’un tirailleur sénégalais qui a fait la guerre et raconte, de retour au pays, la manière dont le conflit frappe aveuglément tout ce qui bouge. Derrière l'aspect comique du morceau, il s'agit d'un hymne antimilitariste irrésistible.
Un seul destin pour tous les belligérants, mais aussi les civils plongés dans la guerre: "cadavéré". Seul l'ouverture d'un dialogue semble offrir une planche de salut. La chanson se termine ainsi par une série de mains tendues et de salutations dans la la langue de l'autre.
Le morceau représente aussi un bel hommage aux anciens combattants, ces figures ambivalentes des sociétés africaines. Respectés, ils suscitent dans le même temps les moqueries des jeunes générations qui raillent le "français tirailleur" des anciens combattants dont les sempiternels discours sur la guerre finissent par lasser.




Zao explique à propos de sa chanson:
" Un sage a dit: 'Tant que l'humanité ne tue pas la guerre, la guerre tue l'humanité.' Alors je me suis mis dans la peau d'un ancien combattant qui dénonce les atrocités qu'il a vécues. J'ai voulu faire un message qui s'adresse à tout le monde. A tous ceux croient trouver une solution dans l'usage des armes, je dis qu'ils seront tous cadavres. L'humour permet de mieux traduire ce genre de chose. J'ai voulu qu'un ancien combattant parle comme le faisaient les tirailleurs sénégalais."

* "Intoxiqués par l'espéranto militaire".
Dans la bouche de Zao, l'ancien combattant multiplie les néologismes savoureux. En prêtant ces mots à son personnage, le chanteur évoque le "parler petit-nègre"utilisé par les tirailleurs, sabir officialisé par des livres d'instruction.
La peintre et écrivain Lucie Cousturier, qui accueillit à Fréjus des tirailleurs de 1916 à 1919, témoigne dans "Des inconnus chez moi" des conséquences du développement d'un tel langage:
"Je suis enchantée de mes nouveaux élèves; mais c'est par eux que m'est posée, pour la première fois, sous un aspect cruel, la question de l'enseignement du français à des Africains intoxiqués par l'espéranto militaire. [...] Ce jargon est issu de deux sources: celle d'abord, des recrues bambaras qui ont indiqué par leurs balbutiements en présence de notre langue, leurs préférences de formes et de mots; deuxièmement celle des instructeurs blancs, qui ont adopté ces balbutiements et leurs conséquences... [...] Les tirailleurs ont appris, par les rires, que leur langage les ridiculise: 'c'est français pour tirailleurs' reconnaissent-ils tristement."

* "Petit n'imprudent".

Idrissa Soumaoro.


La chanson de Zao s'inspire d’un morceau antérieur, "petit n’imprudent", du Malien Idrissa Soumaoro, enregistrée en 1969 pour la radio malienne, qui relate une altercation opposant un ancien combattant retraité et un jeune homme irrespectueux qui violentait sa sœur aux pieds de l’Ancien. Indigné, le vieux chef de famille se déchaîne verbalement, noyant le garçon sous un flot d’injures. Face à l'impudence du blanc bec, il oppose son parcours irréprochable de combattant de la deuxième guerre . L'ancêtre vitupère en utilisant un jargon fondé sur un sabir savoureux. Le vieux est emporté dans une scansion qui ne semble jamais devoir s'arrêter: "Petit n’imprudent provocatèr, malappris, tu ne sais pas que je suis vié? Moi j’ai fais lé guerre mondiaux, j’ai tué allemand, j’ai tué tchékoslovaqui …"


Le titre remporte un immense succès, mais ne rapporte absolument rien à son auteur qui s'est fait voler son enregistrement. Quinze ans plus tard (1984), le Congolais Zao en a fait Ancien combattant. Dès sa sortie, elle rencontre un grand succès. Par une triste ironie du sort, sa chanson prend, a posteriori, un nouveau relief...

* Guerre au Congo-Brazzaville.
En 1984, l’Angola, ancienne colonie portugaise, voisin du Congo, connaît une terrible guerre civile, un des conflits les plus longs et les plus meurtriers de l’Afrique au XXème siècle. Le Congo Brazzaville est alors une république populaire qui sert de base arrière aux conseillers militaires soviétiques et aux soldats cubains qui soutiennent le MPLA d’Agostinho Neto, le leader angolais rallié au camp socialiste.

Pour les Congolais, les problèmes commencent avec la chute du mur Berlin en novembre 1989 et la redistribution des cartes qui l’accompagne. En 1990, le multipartisme est rétabli après 20 ans de parti unique. Lors des élections présidentielles, le président D. Sasou Nguesso perd le pouvoir qu’il occupait depuis 13 ans au profit de Pascal Lissuba. Lors des élections législatives qui suivent, la situation dégénère et Lissuba envoie ses milices ninjas qui affrontent l’armée gouvernementale. Un peu plus tard, ce sont les milices de Sasu Nguesso, les cobras, bien aidés par Elf, qui délogent Pascal Lissuba de sa fonction présidentielle.
Entre 1993 et 1999, le pays est en proie à une terrible guerre civile. Miliciens et militaires mettent le pays à feu et à sang. Comme l’immense majorité des Congolais, Zao n’a pas pu échapper au conflit. Il se réfugie dans son village natal. Les incursions de soldats l’obligent à fuir dans la forêt avec sa famille où se nourrit de baies sauvages, de racines, de champignons. Il y perd son fils de 4 ans, déshydraté et affaibli.


Pochette du premier disque de Zao.


Un très grand merci à Gaëlle !
__________________



Zao - Ancien combattant

Moi engagé militaire, moi engagé militaire
Moi pas besoin galons, joutez-moi du riz
Sergent masamba, tirailleur mongasa, caporal mitsutsu (...)

Marquer le pas, et 1, 2
Ancien combattant
Mundasukiri
Marquer le pas, et 1, 2
Ancien combattant
Mundasukiri

Tu ne sais pas que moi je suis ancien combattant
Moi je suis ancien combattant,
J'ai fait la guerre mondiaux
Dans la guerre mondiaux,
Il n'y a pas de camarade w’lai
Dans la guerre mondiaux,
Il n'y a pas de pitié mon ami
J'ai tué Français,
J'ai tué Allemand,
J'ai tué Anglais,
Moi j'ai tué Tchécoslovaque

Marquer le pas, 1, 2
Ancien combattant
Mundasukiri
Marquer le pas, 1, 2
Ancien combattant

Mundasukiri
La guerre mondiaux
Ce n'est pas beau, ce n'est pas bon
La guerre mondiaux
Ce n'est pas beau, ce n'est pas bon
Quand viendra la guerre mondiaux
Tout le monde cadavéré
Quand viendra la guerre mondiaux
Tout le monde cadavéré
Quand la balle siffle, il n'y a pas de choisir
Si tu ne fais pas vite changui, mon cher, ho!
Cadavéré
Avec le coup de matraque
Tout à coup, patatras, cadavéré

Ta femme cadavéré
Ta mère cadavéré
Ton grand-père cadavéré
Ton père est cadavéré
Tes enfants cadavéré
Les rois cadavéré
Les reines cadavéré
Les empereurs cadavéré
Tous les présidents cadavéré
Les ministres cadavéré
Les gardes de corps cadavéré
Les motards cadavéré
Les militaires cadavéré
Les civils cadavéré
Les policiers cadavéré
Les gendarmes cadavéré
Les travailleurs cadavéré
Les chomeurs cadavéré
Ta chérie cadavéré
Ton premier bureau cadavéré
Ton deuxième bureau cadavéré
La bière cadavéré
Le champagne cadavéré
Le whisky cadavéré
Le vin rouge cadavéré
Le vin de palme cadavéré
Les soûlards cadavéré
Music lovers cadavéré
Tout le monde cadavéré
Moi-même cadavéré

Marquer le pas, et 1, 2
Ancien combattant
Mundasukiri
Marquer le pas, et 1, 2
Ancien combattant
Mundasukiri

Pourquoi la guerre
Pourquoi la guerre
Pourquoi la guerre
La guerre ce n'est pas bon, ce n'est pas bon
Quand viendra la guerre tout le monde affamé, oh!
Le coq ne va plus coquer, cocorico oh!
La poule ne va plus pouler, pouler les oeufs
Le footballeur ne va plus footer, pousser le ballon
Les joueurs cadavéré
Les arbitres cadavéré
Le sifflet cadavéré
Même le ballon est cadavéré
Les équipes cadavéré
Diables Noirs cadavéré
Etoile du Congo cadavéré
Les Lions Indomptables cadavéré
Les Léopards cadavéré
Les Diables Rouges cadavéré
Les journalistes cadavéré
La radio cadavéré
La télévision cadavéré
Le stade cadavéré
Les supporters cadavéré

La bombe ce n'est pas bon, ce n'est pas bon
La bombe à neutrons ce n'est pas bon, ce n'est pas bon
La bombe atomique ce n'est pas bon, ce n'est pas bon
Les Pershing ce n'est pas bon, ce n'est pas bon
S.S. 20, ce n'est pas bon, ce n'est pas bon
Quand viendra la bombe
Tout le monde est bombé oh!

Ton pays bombé
L'URSS bombé
Les États-Unis bombé
La France bombé
L'Italie bombé
L'Allemagne bombé
Le Congo bombé
Le Zaïre bombé
L'ONU bombé
L'UNESCO bombé
L'OUA bombé
Mes boeufs bombé
Mes moutons bombé
Mon cuisinier bombé
Tous les cuisiniers bombé
Ma femme bombé
Les taximan bombé
Les hôpitaux bombé
Les malades bombé
Les bébés bombé
Le poulailler bombé
Mes coqs bombé
Mon chien bombé
Les écoles bombé
Ma poitrine bombé
Tout le monde bombardé

Semez l'amour et non la guerre mes amis
Tenons nous la main dans la main
Jetez vos armes Jetez vos armes Jetez vos armes
Tenons nous la main dans la main

Ah! si tu voyais Français : Bonjour
Ah! si tu voyais Anglais : Good Morning
Ah! Si tu voyais Russe :zdravstvuche
Ah! si tu voyais Allemand : guten tag
Ah! si tu voyais Espagnol: Buenos Dias
Ah! si tu voyais Italien: Buongiorno
Ah! si tu voyais Chinois : Hiho
Ah! Si tu voyais Bulgare :Dóbar den
Ah! Si tu voyais Israélien: Shalom
Ah! Si tu voyais Egyptien :Sabahkarlarer
Ah! Si tu voyais Sénégalais :Nagadef
Ah! Si tu voyais Malien :Anissoucouma
Ah! Si tu voyais Nigérien :Carouf
Ah! Si tu voyais Mauritanien :Alagouna
Ah! Si tu voyais Togolais :Afoi
Ah! Si tu voyais Souaéli :D'jambo
Ah! Si tu voyais Tchadien :Lali
Ah! Si tu voyais Malgache :Malaouna
Ah! Si tu voyais Centre Africain :Mibaramo
Ah! Si tu voyais Camérounais :Anenvoyé
Ah! Si tu voyais Gabonais :M'bolo
Ah! Si tu voyais Congolais :Bonté
Ah! Si tu voyais Zaïrois :Bonté Na Yo

Marquer le pas, et 1, 2
Ancien combattant
Mundasukiri
Marquer le pas, et 1, 2
Ancien combattant
Mundasukiri

Sources:
- Emmanuel Blanchard: "Les tirailleurs: bras armés de la France coloniale", sur le site de la LDH Toulon.
- Eric Derro, Antoine Champeaux: "La force noire. Gloire et infortune d'une légende coloniale", Taillandier, 2006.
- Pap Ndiaye: "Dette de sang", le Nouvel Observateur, Hors Série, octobre-novembre 2008.
- Franck Tenaille: "Le swing du caméléon", Actes Sud, 2000.
- Marc Michel: "Essai sur la colonisation positive", Perrin, 2009.
- L'Afrique enchantée du 21 août 2006: "la guerre".

Liens:
* Sur le site de LDH Toulon:
- "la cristallisation des pensions des ressortissants des anciennenes colonies".
- "Demab et Dupont le retour".
* Philippe Bernard: 'Le dernier de la "force noire"'.
* Dossier consacré aux tirailleurs sur Afrik.com
* Mémoire 78.

samedi 15 mai 2010

209. C.A.M.P: "Thiaroye".

Dans un article précédent nous nous sommes intéressés à la création du corps des tirailleurs sénégalais, leur rôle dans la conquête coloniale en Afrique, puis leur engagement en Europe au cours de la grande guerre:

1. Félix Mayol: "Bou Dou Ba Da Bouh".

Nous nous sommes ensuite intéressés ici aux tirailleurs en tant que sentinelles de l'Empire dans l'entre-deux-guerre, puis à leur participation à la deuxième guerre mondiale.

2. C.A.M.P.: "Hosties noires".

* * * * *
Ici, nous nous intéressons au massacre du camp de Thiaroye qui reste un symbole fort de l'injustice coloniale et des promesses non tenues par la France.

* Une victoire au goût amer.







La Libération laisse un goût amer aux tirailleurs dont un grand nombre ont eu à subir une longue et éprouvante captivité dans les fronstalags, quand d'autres participent aux combats de la France libre.
Ces derniers représentent la moitié des troupes ayant débarqué en Provence. Or, de Gaulle privilégie l'intégration de groupes de résistants à la 1ère armée. Il opte donc pour le "blanchiment" des unités à l'approche de l'Allemagne au prétexte que le rude hiver vosgien représenterait un danger pour les troupes noires passe mal. Les bataillons de tirailleurs cèdent difficilement leurs armes pour équiper les nouveaux combattants. Nombre de soldats se sentent floués et en éprouvent une grande rancœur.
D'autres motifs de mécontentement peuvent être identifiés:

- les opérations de rapatriement des anciens prisonniers africains traînent en longueur faute de navires disponibles. Transférés dans des zones de transit par le GPRF, ils sont progressivement rapatriés à partir de l'automne 1944.

- Pour des raisons diverses (lenteurs administratives, calculs compliqués des salaires,
distinctions entre soldats), des discriminations grossières apparaissent dans le paiement de solde. Dans les centres de regroupement des tirailleurs l'agitation grimpe vite. Les soldats constatent des différences incompréhensibles dans le versement de solde de captivité. Ces calculs semblent à géométrie variable et très en deçà des attentes des tirailleurs. Les contestations se multiplient: à Morlaix en novembre 1944 (voir ci-dessous), dans le centre de transit de Versailles en décembre 1944 ou à Hyères à la fin du mois de novembre. Dans ce dernier cas, la révolte a pour origine la décision de l'administration de retirer les vêtements militaires et effets personnels des soldats quittant les zones de combat.

- A ces mesure vexatoires s'ajoutent les demandes insistantes de paiement des arriérés de solde, ainsi que diverses primes (prime de démobilisation, prime de combat...). Or, en l'absence de toute coordination avec la Métropole, les autorités locales, dépourvues, multiplient le manœuvres dilatoires afin de temporiser.

Tous ces éléments expliquent le mécontentement qu'éprouvent alors de nombreux tirailleurs dont certains se rebellent. Au port d'embarquement de Morlaix le 4 novembre 1944, 300 des 1700 tirailleurs (tous anciens prisonniers) se rebellent et réclament leur solde non réglée (ils n'obtiennent que le quart de leur dû). Le 11 novembre, les gendarmes tirent faisant 7 blessés graves.

Anciens prisonniers africains attendant leur rapatriement. France, 1944.

1280 de ces mêmes hommes, durement réprimés et auxquels on a promis le rapide versement du reste de leurs soldes, embarquent pour Dakar. Ils sont conduits le 21 novembre 1944 à Thiaroye, une caserne située dans la périphérie de Dakar. L'état-major doit procéder aux opérations de démobilisation. Les soldats ne sont pas encadrés par leurs cadres de contact habituels, avec lesquels s’était instaurée une certaine relation de confiance.

Le 30 novembre, les tirailleurs refusent de prendre le train qui doit conduire certains d'entre vers leurs territoires d'origine (destination Bamako). En effet, en dépit des promesses, ils n'ont toujours pas touchés leurs arriérés de solde. A Thiaroye, ce 30 novembre, le général Dagnan, commandant de la division Sénégal-Mauritanie, est pris à parti, encerclé. Il promet alors que le paiement des soldes se ferait dans les villages d'origine des tirailleurs. Sur cette ultime promesse, ces derniers le laissent partir.

Pour le général Dagnan, le détachement se trouve en situation de rébellion et il considère qu'il vient d'être victime d'une prise d'otage. La discipline aurait donc vacillé. La hiérarchie militaire réagit promptement puisque le lendemain, 1er décembre, un détachement militaire appuyé par des chars intervient dans le camp. Incrédules et encore ensommeillés, les soldats sont sommés de grimper dans les wagons devant les conduire à Bamako. C'est alors qu'une rafale de mitraillette provoque de nombreuses victimes: 24 tués sur le coup et 11 autres morts des suites de blessures; 35 blessés.


Les autorités françaises n'entendent pas en rester là et organisent une cour martiale à Dakar afin de juger les "mutins". Le 6 mars 1945, les 34 tirailleurs inculpés écopent de peines de prisons allant jusqu'à dix années. Lors de sa plaidoirie Lamine Guèye rappelle que "ces tirailleurs venaient de combattre pour la France, pendant que la plupart de leurs accusateurs et bourreaux faisaient ici une besogne qui n'avait rien à voir avec les intérêts de la France" (l'administration coloniale de l'AOF était restée fidèle à Vichy). Le retentissement du procès fut important au Sénégal et assura l'élection de Lamine Guèye à l'Assemblée nationale. C'est sous la pression des élites politiques africaines que le président de la République accorde la grâce aux soldats encore emprisonnés lors d'un voyage en AOF en 1947. Leopold Sedar Senghor lui demande la libération des derniers condamnés:

"J'ai l'honneur d'appeler à nouveau votre bienveillante attention sur les prisonniers sénégalais condamnés après les incidents de décembre 1944, au camp de Thiaroye. Dix huit d'entre eux sont encore en prison. Je crois savoir qu'ils sont l'objet d'une proposition pour une grâce amnistiante. Leur cas est d'autant plus pitoyable que ce sont d'anciens prisonniers de guerre qui avaient subi quatre années de captivité et dont un grand nombre s'était battu dans le maquis, aux côtés de leurs camarades F.F.I. Sans doute sont-ils coupables d'acte d'indiscipline en ayant retenu prisonnier un général pour appuyer leurs revendications : mais il y a à leur faute des circonstances atténuantes. Aussi bien leurs revendications étaient-elles fondées puisqu'ils s'agissait pour eux de se faire donner l'arriéré de leurs solde et indemnités, avant leur retour au foyer."
Lettre du 16 mai 1947, publiée dans "Réveil" 215 du 12 juin 1947
Fresque murale à Dakar.
* Les désillusion de Brazzaville...

Le drame illustre le décalage persistant entre les généreuses intentions brandies à Brazzaville et la persistance d'un système colonial, fondamentalement inégalitaire.
En janvier 1944, à Brazzaville, première capitale de la France libre, le général de Gaulle réunit les représentants de l'Empire afin de repenser le système colonial. Alors que les Africains aspirent à l'émancipation, les Français réaffirment le principe de l'assimilation et rejettent toute idée d'indépendance. Au bout du compte, la conférence propose de timides réformes sociales face aux abus les plus flagrants du système (travail forcé), mais elle ne concrétise aucune avancée politique significative.

Le drame de Thiaroye met en évidence les mêmes aspirations. Les soldats rapatriés en novembre 1944 ne sont plus les combattants et anciens captifs de 1940. La plupart estiment que l'ancienne relation coloniale, faite de paternalisme et fondamentalement inégale, a vécu. Les soldats refusent d'être ramenés à la sujétion coloniale après leur participation à la lutte contre le nazisme.
Certes, la promesse non tenue du paiement des arriérés de solde cristallise les mécontentements. Mais, comme le rappelle Armelle Mabon (voir sources),"ce n'est pas tant la réclamation légitime des droits qui a causé la répression sanglante, mais bien l'aspiration à l'égalité et à la dignité."
En Afrique noire, comme au Maghreb, les populations attendent des changements politiques et économiques susceptibles de mettre un terme aux abus manifestes de la colonisation. La répression brutale, démesurée, de l'armée prouve que la France entend restaurer l'ordre colonial au plus vite au sein de l'empire. Le général de Boisboissel parle de la tragédie de Thiaroye comme d'"un nécessaire douloureux coup de bistouri dans un abcès dangereux"
Monument en hommages aux "martyrs de Thiaroye" à Bamako (Mali).

Le drame de Thiaroye
sera longtemps refoulé de la mémoire collective. Aux lendemains de la tuerie, la nouvelle du drame se répand dans toute l'Afrique. Mais en France, où de Gaulle se charge d'enterrer l'événement, on ne connaissait pas ou très mal les faits eux-mêmes (sauf dans les milieux militaires). Il n’y a jamais eu de commission d’enquête indépendante sur cette affaire. Embarrassées, les autorités préfèrent donc garder le silence. Quant à ceux qui en parlent, ils ne trouvent guère d'écho en France.
Dans la revue Esprit de juillet 1945, Senghor y fait allusion, mais il faut attendre l'intervention du député socialiste Lamine Guèye devant la Constituante, en mars 1946 pour avoir une meilleure connaissance du massacre. La poursuite des combats en Europe au 1er décembre 1944 explique sans doute la facilité avec laquelle l'état-major parvint à gérer cet épisode.
Ainsi, Thiaroye tombe dans un relatif oubli. Depuis quelques années en revanche, le massacre a fait l'objet de films (Sembène Ousmane y consacre un long-métrage en 1988 ou encore Bouchareb ci-dessous), de livres ou encore de chansons comme le prouve l'extrait ci-dessous.

Le président sénégalais Aboulaye Wade, en août 2005, inaugure une journée nationale du Tirailleur et en appel devoir de mémoire. Jacques Chirac a dépêché à Dakar Pierre-André Wiltzer, ex-ministre de la Coopération et ambassadeur hors cadre, dépêché à Dakar par Jacques Chirac déclare lors des cérémonies « Thiaroye 44 est un événement tragique et choquant. Ceux qui en portent la responsabilité ont sali l'image de la France. »



L'album "A nos morts" est l'œuvre d'une compagnie de rappeurs et de chanteurs de Strasbourg : le C.A.M.P., Collectif d'artistes pour une mémoire partagée. Il retrace l'histoire des tirailleurs africains, maghrébins et asiatiques - de 1857 à 1945 -, à travers de raps originaux ou de textes fondateurs ("l'Affiche rouge" de Louis Aragon, des déclarations de Jean Jaurès ou de Kateb Yacine) mis en musique et conceptualisé par Yan Gilg. Le morceau ci-dessous interprété en wolof évoque le massacre de Thiaroye. 



" THIAROYE " - SPECTACLE " A NOS MORTS " par C2L
 

THIAROYE (Griot)

Auteur/interprète : Farba MBAYE

Compositeur : Yan GILG

YOUGA :

Hetto mi halanma, sa anda mi anndinma, Sada anndi mi siftinma

No yarouno, no woorouno, Nialawma thiaroye to to leydi sénégal Go decembre hittandé 1944

Bibbé leydi né mbaldi fayré é boomaaré, Diamma niangou ngou mi dagnani kaltowo

Hay goto e tawanobé yaltanni e o gallé, Fof koy on diamma ndoutti e diomiraaro

Findini en ko boomaare soudaande, Werlaandé yeddjitanndé heftindé bibbé Afrique

Niangou thiaroye, Darinoobé nguam ndimaagou adouna, Habanaadé goto fof ha diéya hooré moum, Ndoutti mbadi foddé

moum en

Namdi ndiobdi moum en mbiya alla, Yonaanima koutthina e moum en feteladji

Koni ndaw ko hawni, Haloobe poular mbi teddoungal daasétaaké rondété

Yaraani no haani ngati sen ndaari tawen ko en tognaa, Sen welsindibé wala en ngala doolé

Ngandoumi ko enen ngonno sabaabou, Harallébé woldé adouna, Bé né ndiaari doolé, Ko wawno hen wondé fof en

ndieddjiti

Namndaaki ouboudé maybe men, Namndaaki laabi walaa fenndo

So wona tan ko ndiettirden desngoudji, Addani en fiyédé ken ndioftotaako ma taw

Sen kaali handé mbiyéden en ndjiata so wona ko feewaani, Yourmini hen maybe bé, biyanoodo hen fof wona wolde

yanata

Kono ko kodinoodo honna walla ha dieyti hooré moum

Routti dianfi. Ndaw ko hanaani , Dieddou bandam wona soubaka wade watto dawra

Kono yo thioukaagou tin fam no yaarouno hanki, Ngam moddjindé ngondigou men

Ko gnamlouden né heewi sen loubima éné haani tottéden, Bé connouden né keewi, sen kodima éné haani teddinéden

Youga, tan thiobal atou et diadié atou, Tanoum dioubbol tan sally yéro

Tan sally mo salambourou kangué yeloytaako

Farba bagguel ko sally bocar dioubol , Mo daara wouro koly

TRADUCTION :

Ecoute, je te conte, si tu ne savais pas, je te raconte ...si tu le sais déjà, je t'éclaire

Comment ça s'est passé ce 1er Décembre 1944 au camp de Thiaroye au Sénégal.
Alors que s'annonce la fin de la guerre et que par ailleurs on pense aux retombées politiques de
notre contribution pour la libération, une nuit sans fin commence. Les tirailleurs démobilisés, en attente de leurs arriérés sont encore une fois mis à l'épreuve. En guise de remerciements, pour tous les services rendus à la France, on leur demande de rentrer obligeamment à la maison : il n'y aura pas de versement à leur profit.

Après une légitime protestation, vient l'heure de l'artillerie lourde envers ceux qui avaient servi la patrie ; canons du chef vers les serviteurs.. Par ignorance ou faiblesse, nous avons subi, pourtant nous étions à l'heure

Défenseurs de la liberté à travers les temps, soldats, guerriers.. Certains volontaires, d'autres
engagés de force ont vu leurs frères mourir au combat. Mais si seulement on avait dit à un de ces braves que c'est cette mort qu'ils allaient rencontrer ... pas sur un champ de bataille mais à l'intérieur de leurs murs.

Ceux là même qui n'avaient pas demandé à enterrer leurs morts, à voir leur noms gravés sur les places et rues de la métropole mais juste à obtenir leur dû. Nuit sanglante sans témoin, Eclairs sur le ciel de Dakar ... mère, la trahison resurgit à l'heure de la gloire. Jeunesse, ne pleures pas l'heure n'est pas à la vengeance ni aux règlements de comptes, mais à la prise de conscience que le lourd tribu soit notre dote envers la liberté.

Nous avons été cent fois hébergeurs et donateurs à travers les temps.
Youga, petit fils de Thibal et Diadié Atou, de Dioubol et Sally Yéro.




Les paroles et leur traduction sont à consulter sur ce fichier PDF.
Sources:
- Pap Ndiaye: "Les soldats noirs de la République, L'histoire n°337, décembre 2008.
- Eric Derro, Antoine Champeaux: "La force noire. Gloire et infortune d'une légende coloniale", Taillandier, 2006.
- Yves :"Massacres coloniaux 1944-1950 : La IVe République et la mise au pas des colonies françaises, La Découverte, Paris, 1994..
- La "révolte de Thiaroye" par Armelle Mabon sur le site de la LDH Toulon.

Liens:
* Un riche dossier consacré aux tirailleurs sur le site de RFI.
- La douloureuse mémoire de Thiaroye.
* le film que Sembène Ousmane consacre à Thiaroye.
* "CAMP l'hommage aux tirailleurs sénégalais" sur le site de RFI.
* Un blog consacré à la compagnie mémoires vives.
* Le site My Space du spectacle "A nos morts".


jeudi 13 mai 2010

208. C.A.M.P.: "Hosties noires".

Dans un article précédent nous nous sommes intéressés à la création du corps des tirailleurs sénégalais, leur rôle dans la conquête coloniale en Afrique, puis leur engagement en Europe au cours de la grande guerre:

1. Félix Mayol: "Bou Dou Ba Da Bouh".

Nous nous intéressons ici aux tirailleurs en tant que sentinelles de l'Empire dans l'entre-deux-guerre, puis à leur participation à la deuxième guerre mondiale.

* * *

A l'issue de la grande guerre, à l'exception de deux régiments envoyés occuper la Rhénanie, les tirailleurs sénégalais sont rapidement rapatriés en Afrique (début 1919). La guerre a laissé des traces profondes sur les sociétés africaines. Elle représente incontestablement une étape cruciale dans la volonté d'émancipation chez ceux qui y participèrent à l'instar de Galandou Diouf, Lamine Gueye. Chez nombre d'anciens combattants, le ressentiment grandit face aux promesses non tenues de la métropole, notamment en matière de citoyenneté.
Pourtant au lendemain de la guerre de 14-18, pour les autorités coloniales, le recours à l'Empire s'impose plus que jamais compte tenu des terribles pertes démographiques.

1939: tirailleur sénégalais et Alsaciennes (source: ECPAD).

* Des tirailleurs sentinelles de l'Empire (1919-1939).

A l'initiative de Blaise Diagne, un décret instaure la conscription par tirage au sort pour une durée de trois ans en Afrique, mais, alors que cette durée du service est ramenée à 12 mois en métropole en 1928, elle reste de 36 mois en Afrique.
Pour autant, les engagements de tirailleurs se multiplient au cours des années 1930. Plusieurs éléments peuvent l'expliquer: des soldes plus élevées, des cantonnements au confort amélioré, les possibilités de reclassement offertes et d'emplois réservés...
Dans l'entre-deux-guerre, les tirailleurs sont de tous les théâtres d'opération de la France coloniale: au Maroc, dans le cadre de la guerre du Rif, mais aussi dans les mandats confiés à la France au Levant (Syrie et Liban). Les autorités emploient aussi ces troupes dans les confins sahariens encore mal contrôlés (Mauritanie, Niger, Tchad).

* Le nouvel appel à l'Empire.

En 1939, le rappel des réservistes, ainsi que d'intenses campagnes de recrutement, permettent d'acheminer de nombreux combattants africains vers la France (78 000 combattants, 63 300 Africains et 14 7000 Malgaches sont dans la zone des armées en 1940 pour Eric Deroo et Antoine Champeaux voir sources).
Si la mobilisation ne donne pas lieu aux résistances rencontrées lors de la guerre précédente, c'est que désormais l'administration s'appuie sur les chefferies traditionnelles. En outre, le racisme constitutif de l'idéologie nazie convainc beaucoup d'hommes de s'engager.

* La rude campagne de France.

Corps de tirailleurs sénégalais dans le nord-est de la France, juin 1940 (photographie de source allemande).

Lors de la drôle de guerre, les camps de Fréjus, Rivesaltes et Souge accueillent des milliers d'Africains comme cela avait déjà été le cas au cours de la première guerre mondiale (hivernage). Lors de l'offensive allemande, les unités de tirailleurs engagées dans la campagne de France combattent vaillamment et paient un lourd tribut. Les Allemands réservent en effet un traitement particulièrement dur aux soldats noirs, dont des centaines sont abattus sommairement (à Airaines les 6 juin, Erquinvillers le 10 et surtout Chasselay près de Lyon avec le massacre de 188 Européens et Africains du 25e RTS). L'historien américain Raffael Scheck dénombre à partir des archives militaires environ 3 000 tirailleurs assassinés de la sorte.
Si aucun texte allemand ne semble ordonner cette pratique, elle trouve sans doute son origine dans les stéréotypes hérités de la "honte noire", complétés par les théories racistes des nazis.

* La haine raciale des Allemands à l'encontre des troupes coloniales de l'armée française.

La première guerre mondiale est un moment déterminant en Allemagne dans l'élaboration du stéréotype du sauvage noir. Si l'appel à l'Empire et la venue de tirailleurs permet en France de mettre un terme à l'image terrifiante du Noir, envisagé désormais comme un grand enfant sympathique et brave face à l'ennemi; en revanche, le tirailleur coupeur de nez ou d'oreille fait son apparition dans les représentations outre-Rhin. La légende la "honte noire" apparaît lors de l'occupation de la Rhénanie (conformément au traité de Versailles). D'intenses campagnes d'opinion dénoncent la brutalité et la sauvagerie des soldats de l'Empire accusés de violer les femmes allemandes. On retrouve là un des poncifs de la pensée coloniale qui considère l'Africain comme incapable de réprimer ses instincts sexuels. L'idée d'abâtardissement de la race allemande par le métissage est aussi sous-jacente. Pour beaucoup, les coloniaux seraient en outre porteurs de maladies exotiques ou sexuelles.

"Occupation française de la Ruhr", brochure illustrée de A.M. Cray, 1923.

Le récit de ces atrocités rencontre un immense écho dans toute l'Allemagne. Seules les enquêtes internationales menées permettront de convaincre les démocrates, les socialistes, les féministes germaniques de l'inanité de telles affirmations. Pour autant, le gouvernement allemand ne formule pas de protestations. Les ligues nationalistes n'abandonnent pas leur campagne de dénigrement et mènent une intense propagande (conférences, diffusion de tracts). Elle repose sur l'émotion et rencontre un certain succès chez certains Blancs convaincus que les Noirs conservent un instinct sexuel démesuré (notamment dans un pays ségrégationniste comme les Etats-Unis).
A partir de 1924, le réchauffement des relations franco-allemande, le rééchelonnement des réparations et l'application plus souple du traité de Versailles permettent de mettre en sourdine les accusations allemandes... pour un temps seulement. Les nazis réactivent en effet la mémoire de cette "honte noire". Hitler y consacre d'ailleurs un passage de Mein Kampf. Pour lui, il ne faut rien attendre d'une France tombée aux main des Juifs et négrifiée. Aussi lorsque débute la bataille de France, Goebbels n'a guère de mal à convaincre les troupes des prétendues atrocités commises par les Noirs durant la grande guerre et l'occupation de la Rhénanie.


La France vue par l'Allemagne nazie. Dessin à caractère raciste dénoncant la "faute de la France" et son armée aux mains d'officiers dégénérés, des tirailleurs et des banquiers juifs.

Après l'armistice, les prisonniers noirs, à la différence des autres captifs, sont maintenus en France dans des Fronstalags situés en zone nord car les Allemands craignent les maladies exotiques dont ces hommes seraient porteurs d'après eux. Ils redoutent en outre une possible "contamination" raciale... Rassemblés dans des baraquements de fortune, la détention des tirailleurs s'avère particulièrement sévère. Début 1943, les Allemands qui manquent d'hommes sur le front russe transfèrent la garde des Fronstalags à des cadres coloniaux français, tous blancs. Cette mesure est bien sûr très mal perçue par les tirailleurs, dont 4000 d'entre eux viennent grossir les rangs du maquis.


* Dans les rangs de la France libre.

Embarquement de tirailleurs en 1941.

N'oublions pas que de nombreux tirailleurs participent aussi aux campagnes de la France libre depuis le ralliement de l'AEF, dès août 1940 (à l'initiative de Félix Eboué). Ils se battent sur tous les théâtres d'opération, de Bir Hakeim à la campagne de Syrie au cours de laquelle ils affrontent d'autres tirailleurs, restés fidèles au maréchal Pétain.
C'est que l'État français entend lui aussi conserver le contrôle de l'Empire, avec l'aval de l'Allemagne nazie. Il maintient donc dans les colonies des troupes de souveraineté chargées de contrer les tentatives de débarquement des Britanniques, des Gaullistes (à Dakar en septembre 1940, au Levant en 1941, à Madagascar en 1942) puis des alliés sur les côtes algériennes en novembre 1942... en vain. Ces milliers de soldats de l'armée d'Afrique et de la coloniale sont alors mobilisés par la France libre et combattent en Tunisie et en Italie.
Des divisions à fort contingent africain (1ère DMI, la 9ème DIC et le 18ème RTS) participent ainsi au débarquement de Provence, puis à la libération de Toulon et de Marseille, avant d'entreprendre la remontée de la vallée du Rhône.

18 août 1944, plage de cavalaire, une section du 18ème régiment de tirailleurs sénégalais.

* Une victoire au goût amer.

Ils contribuent donc à la Libération de la France, mais une fois arrivés dans les Vosges les troupes noires sont remplacées par de jeunes soldats français dans le cadre des opérations de « blanchiment » des unités sous des motifs contestables.
De Gaulle écrit dans ses Mémoires: "Comme l'hiver dans les Vosges comportait des risques pour l'Etat sanitaire des Noirs, nous envoyâmes dans le Midi les 20 000 soldats originaires d'Afrique centrale et d'Afrique occidentale qui servaient à la 1ère division française livre et à la 9ème division coloniale. Ils y furent remplacés par autant de maquisards qui se trouvèrent équipés du coup."
Nombre de soldats en éprouvèrent une grande rancœur qui vient s'ajouter à d'autres motifs de mécontentement. Ainsi à l'issue des combats, les tirailleurs doivent attendre de longs mois leur rapatriement faute de navires disponibles. Par ailleurs, les autorités ne versent pas toutes les primes et soldes promises.
Ces mesquineries provoquent des mutineries ou des refus d'embarquement comme à Morlaix le 4 novembre 1944 (les tirailleurs réclament le règlement de leurs soldes). C'est dans ce contexte qu'éclate la révolte des tirailleurs rassemblés dans le camp de Thiaroye, près Dakar en novembre 1944. La troupe tire et provoque au moins 24 morts (nous y consacrerons très bientôt un article).

Le "Tata" sénégalais, nécropole de style soudanais érigée près de Chasselay, abritant les corps de cent quatre-vingt-huit Sénégalais exécutés sommairement par les Allemands en 1940. (Source : MINDEF/SGA/DMPA).

Les soldats coloniaux, souvent en butte au racisme d'une administration civile et militaire engoncée dans ses préjugés, bénéficient en revanche du soutien d'une population curieuse mais amicale.




L'album "A nos morts" est l'œuvre d'une compagnie de rappeurs et de chanteurs de Strasbourg : le C.A.M.P., Collectif d'artistes pour une mémoire partagée. Il retrace l'histoire des tirailleurs africains, maghrébins et asiatiques - de 1857 à 1945 -, à travers de raps originaux ou de textes fondateurs ("l'Affiche rouge" de Louis Aragon, des déclarations de Jean Jaurès ou de Kateb Yacine) mis en musique et conceptualisé par Yan Gilg. Nous avons ici sélectionné le morceau "Hosties noires". Son titre fait référence à un recueil de poèmes que Léopold Sedar Senghor dédie aux tirailleurs sénégalais en 1948. Les paroles du morceau sont également empruntées à deux poèmes grand écrivain franco-sénégalais.

« Vous tirailleurs sénégalais, mes frères noirs à la main chaude sous la glace et la mort ;

Qui pourra vous chanter si ce n'est votre frère d'arme, votre frère de sang ?

Je ne laisserai pas les louanges de mépris vous enterrer furtivement
[première strophe tirée du poème Ode aux martyrs sénégalais]

***

Je déchirerai les rires banania sur tous les murs de France

Qui m'invite à sa table et me dit d'apporter mon pain ?

qui me donne de la main droite et de la main gauche enlève la moitié ?

Oui, Seigneur, pardonne à la France qui hait les occupants et m'impose l'occupation si gravement
[ deuxième strophe tirée du poème "Prière de paix"]

***

On fleurit les tombes, on réchauffe le Soldat Inconnu. Vous, mes frères obscurs, personne ne vous nomme.

On vous promet 500 000 de vos enfants à la gloire des futurs morts, on les remercie d'avance, futurs morts obscurs ... »
[dernière strophe tirée du poème "aux tirailleurs sénégalais morts pour la France. Voir ci-dessous]












Ode aux martyrs sénégalais

Vous Tirailleurs sénégalais, mes frères noirs à la main chaude
----sous la glace et la mort
Qui pourra vous chanter si ce n'est votre frère d'armes, votre frère de sang ?
Je ne laisserai pas la parole aux ministres et pas aux généraux
Je ne laisserai pas - non ! - les louanges de mépris
----vous enterrer furtivement.

Vous n'êtes pas des pauvres aux poches vides sans honneur
Mais je déchirerai les rires « banania » sur tous les murs de France.
Car les poètes chantaient les fleurs artificielles
----des nuits de Montparnasse
Ils chantaient la nonchalance des chalands
----sur les canaux de moire et de simarre
Ils chantaient le désespoir distingué des poètes tuberculeux
Car les poètes chantaient les rêves des clochards
----sous l'élégance des ponts blancs
Car les poètes chantaient les héros, et votre rire
----n'était pas sérieux, votre peau noire pas classique.

Ah ! ne dites pas que je n'aime pas la France
----- je ne suis pas la France, je le sais -
Je sais que ce peuple de feu,
----chaque fois qu'il a libéré ses mains,
A écrit la fraternité sur la première page de ses monuments
Qu'il a distribué la faim de l'esprit comme de la liberté
A tous les peuples de la terre conviés solennellement
----au festin catholique
Pardonne-moi, Sira Badral, pardonne étoile du Sud de mon sang
Pardonne à ton petit-neveu s'il a lancé sa lance
----pour les seize sons du sorong.
Notre noblesse nouvelle est non de dominer notre peuple,
----mais d'être son rythme et son coeur
Non de paître les terres, mais comme le grain de millet
----de pourrir dans la terre
Non d'être la tête du peuple, mais bien sa bouche et sa trompette.

Qui pourra vous chanter si ce n'est votre frère d'armes,
----votre frère de sang
Vous Tirailleurs sénégalais, mes frères noirs à la main chaude,
----couchés sous la glace et la mort ?


Léopold Sédar Senghor (Sénégal)


« Poème liminaire à L.-G. Damas »,
Hosties noires, (1948), © Éditions du Seuil.



Sources:
- Compte rendu d'Olivier Wieviorka du livre d'Armelle Mabon "prisonniers de guerre 'indigènes'. Visages oubliés de la France occupés" dans Libération du 29 avril 2010.
- Pap Ndiaye: "Les soldats noirs de la République, L'histoire n°337, décembre 2008.
- Eric Derro, Antoine Champeaux: "La force noire. Gloire et infortune d'une légende coloniale", Taillandier, 2006.
- Jean-Yves Le Naour: "La 'honte noire'", revue Quasimodo n°8.

Liens:
* Le site de la section toulonnaise LDH:
- "les tirailleurs, bras armés de la France coloniale".
- Tirailleurs sénégalais pendant la campagne de France.
- " La révolte de Thiaroye" par Armaelle Mabon.

* "CAMP l'hommage aux tirailleurs sénégalais" sur le site de RFI.
* Un blog consacré à la compagnie mémoires vives.
* Le site My Space du spectacle "A nos morts".

* Dossier spécial consacré aux tirailleurs sénégalais sur le site de RFI.
* Exposition en ligne consacrée à la force noire.

* Sélections de poèmes dédiés aux tirailleurs.
* Entretien d'Eric Deroo accordé à RFI: "Où en est la recherche historique?"