lundi 5 février 2018

Bertrand Burgalat: "diagonale du vide" (2017)

On a longtemps évoqué la « diagonale du vide » à propos d'un vaste territoire peu densément peuplé s'étendant des Ardennes aux Pyrénées en passant par le Massif Central. Le succès de cette "diagonale" à l'origine incertaine, témoigne de l'importance accordée très tôt à la question du dépeuplement de régions françaises par les pouvoirs publics et une partie de l'opinion.
Cette dénomination s'avère aujourd’hui obsolète tant les situations de ces territoires peu peuplés sont diverses. 

* "Une bande de territoires à faible densité"
Dès le dernier quart du XIXe siècle, la dénatalité inquiète. Le congrès de la Société des Géographes Français en 1884 a déjà pour thème la dépopulation et la stérilisation de vastes espaces. Or, ces préoccupations s'inscrivent dans la durée. Au sortir de la seconde guerre mondiale, J.F. Gravier s'inquiète de la répartition déséquilibrée des hommes et de leurs activités dans "Paris et le désert français" (1947). Au cœur des Trente Glorieuses, l'exode rural que connaissent un certain nombre de campagnes françaises entretient un discours anxiogène de la part des géographes comme des politiques. La désertification à l’œuvre entraînerait une dégradation définitive de la végétation et des sols de territoires d'où la vie sociale aurait disparu (théories de « seuil de sociabilité »). Les premières fermetures de services publics dans les régions "désertées" accentuent les craintes, incitant les pouvoirs publics à porter leur attention à ces espaces dans le cadre de la politique d'aménagement du territoire. C'est dans ce contexte que s'inscrit la popularité de la "diagonale du vide", dernier avatar de la "France des diagonales". (1)

L'origine de l'expression demeure obscure. Elle pourrait dériver d'un ouvrage publié par le géographe René Béteille, la France du vide, en 1981.  L'auteur définissait par ce terme une France des faibles densités, à dominante rurale.
Facile à mémoriser, l'expression se diffuse alors très largement dans les plans d'aménagements du territoire, les discours des hommes politiques, les médias et les manuels de géographie du secondaire. La "diagonale du vide" ainsi identifiée prend en écharpe la France du Nord-est au Sud-ouest en reliant une succession de territoires dissemblables. Depuis la forêt des Ardennes, cette bande de terre traverse la Champagne, les confins de l'Orléanais (Sologne, Gâtinais) et de la Bourgogne (Puisaye, Sancerrois, Morvan), le Berry, le Bourbonnais, une partie du Massif Central (Marche, Combrailles, Xaintrie, Rouergue, Lozère), le Quercy, le Périgord, les  Landes de Gascogne, jusqu'aux Pyrénées.

Carte réalisée par F. Sauzeau à retrouver ici.
* Comment expliquer l'abandon d'une expression longtemps si familière?
- Une des principales limites ou faiblesses de cette dénomination est qu'elle laisse supposer une relative unité ou cohérence à cette diagonale, or il n'en est rien. Si ces espaces sont peu peuplés, leurs dynamiques sont très variables. Certains territoires situés à proximité des grandes aires urbaines jouissent d'un grand dynamisme et semblent bien intégrés à la mondialisation, quand d’autres souffrent d'un fort enclavement et appartiennent à la France des marges. Les activités agricoles, par exemple, y restent souvent très présentes, mais elles diffèrent profondément d'un territoire à l'autre. Ainsi, les espaces céréaliers à très hauts rendements du bassin parisien (Brie, Beauce) ou les riches régions viticoles très spécialisées (Champagne), parfaitement intégrés à la mondialisation grâce à leurs productions agricoles renommées, n'ont que peu à voir avec les zones de polyculture extensive de moyenne montagne (Marche, Rouergue), peu rentables et faiblement intégrées.
- D'autre part, la diagonale englobe des agglomérations importantes telles que Reims ou Limoges - sans parler de Toulouse - dont les aires urbaines disposent de services de haut niveau (universités, CHU) et de densités non négligeables. 
- Des territoires de faible densité existent ailleurs que dans ladite diagonale, que l'on songe à l'intérieur breton, aux collines de la Manche, de l'Orne, au Perche, ou aux intérieurs montagnards  de Corse et d'outre-mer...
- Surtout cet espace n'est pas vide, car le "vide" c'est le rien... Or, les zones de faibles densités  restent habitées, exploitées.
> Récusant le vocabulaire catastrophiste des "prophètes de la désertification", un certain nombre de géographes cherchent à contrer le discours alarmiste sur la France du vide. Dans ces conditions, l’expression de « diagonale du vide » est progressivement remplacée par celle de diagonale des faibles densités, plus neutre. 

* Les atouts territoriaux de ces espaces peu peuplés.
L'exode rural a pris fin depuis le début des années 1970 comme en attestent les chiffres de l'INSEE. Désormais, certains des territoires de la diagonale profitent d'un renouveau avec des installations résidentielles plus nombreuses, diffuses, variées. (2
Dans les campagnes à proximité des grandes aires urbaines (Toulouse), les arrivées dépassent désormais largement les départs, ce qui contribue parfois au retour de l'excédent naturel. Ainsi, sans le sud-ouest, " la diagonale s'interrompt autour de Toulouse et tout au long de la Garonne." [Source D: Milhaud p 11]
Ces campagnes en renouveau bénéficient d'un certains nombre d'atouts. 
- La qualité de vie y attire des néo-ruraux en quête d'un autre de mode vie. La proximité des grandes villes ou/et une situation climatique favorable (héliotropisme) favorise(nt) les dynamiques résidentielles comme en Sologne ou dans le sud-ouest par exemple. (3
- Le renouveau économique peut s'appuyer sur la relance d'activités agricoles basées sur les produits de qualité et de proximité ou encore sur l'attractivité touristique indéniable de certains territoires méridionaux de la diagonale (Cévennes).
Ce renversement tient non seulement à des aspirations nouvelles chez les Français, mais aussi à des politiques publiques incitatives.

* "Aucune ville aux environs"
Ce renversement de tendance n'a toutefois rien de général. De nombreux cantons dans cette diagonale des faibles densités se trouvent en déprise et connaissent un déclin de population important et continu. Comme le souligne O. Milhaud, là où "les centralités urbaines sont trop petites ou trop éloignées, loin des littoraux ou des grands axes de transport, les campagnes stagnent, voire se dépeuplent, ce qui est particulièrement net dans les régions en difficulté du Nord-Est et du Centre de la France." [Source D: Milhaud p 11] Le dépeuplement relatif du Nord-Est s'explique avant tout par un solde migratoire négatif (Haute-Marne, Ardennes).
Pont de Sénoueix (Creuse) [Wiki C.]

La dépopulation de la zone centrale est surtout liée à un solde naturel négatif (Creuse, Allier, Nièvre, Cantal). Surreprésentée, la population âgée y meurt progressivement et le nombre de nouveaux arrivants susceptibles de faire des enfants ne suffit pas à la remplacer. L'atonie économique générale de ces espaces n'offre que peu de perspectives d'emplois susceptibles d'attirer des actifs. A ces facteurs viennent parfois s'ajouter des contraintes naturelles importantes (enneigement, relief) qui renforcent l'enclavement de territoires de plus en plus en marge. C'est le cas d'une grande partie du Massif Central, sorte de "marge interne au cœur du pays, pôle répulsif, sorte de double inversé du Bassin parisien: relief contraignant et fragmenté, sols pauvres, faiblesse des villes [...] et des activités, désertification, etc."  En dépit des politiques défendues par les présidents de la République qui en avaient été élus (VGE, Chirac, Hollande), "le massif regroupe aujourd'hui les régions parmi les moins peuplées et moins productives de France." [source D: Milhaud p 9]

Devenus répulsifs, ces territoires assistent au lent délitement de leur tissu économique. Dans, les petites villes, le petit commerce de proximité périclite, tandis que ne subsistent souvent qu'un supermarché. La fermeture des petites ou moyennes unités industrielles qui subsistaient encore plongent les populations concernées dans des situations catastrophiques (disparition des industries traditionnelles dans le nord-est).
La prise en charge sociale des populations pose d'ores et déjà de véritables difficultés et la gestion de ces espaces constitue une vraie gageure tant les défis à relever paraissent importants. La déprise pose le problème de la gestion de l'environnement et des paysages, de la voirie, mais aussi de l'accessibilité aux services pour les habitants.  Ces dernières décennies, de nombreux services publics et privé ont fermé dans les territoires peu peuplés: écoles, postes, transports... La proportion importante de personnes âgées rend d'autant plus épineuse la question de la prise en charge des malades ou des personnes dépendantes dans les déserts médicaux que risquent de devenir certains de ces espaces.
Plateau de Millevaches, Corrèze, France. By Avocat jean (Own work) [CC BY-SA 4.0 (https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0)], via Wikimedia Commons.

* Hyper-ruralité.
Dans un rapport de 2014, le sénateur Alain Bernard identifie une France "hyper-rurale" dont il propose la définition suivante: "26 % du territoire accueillent seulement 5,4% de la population française et se distinguent, outre la faible densité de population, par le vieillissement, l'enclavement, les faibles ressources financières, le manque d'équipement et de services, le manque de perspectives, la difficulté à faire aboutir l'initiative publique ou privée, l'éloignement et l"isolement sous toutes ses formes. En un mot: un entassement de handicaps naturels ou créés."
Selon l'élu, "l'hyper-ruralité" posséderait pourtant de solides atouts, mal exploités: "Largement dotés en termes de patrimoine naturel, paysager, historique, culturel… de qualité (...), les territoires hyper-ruraux disposent d’un potentiel majeur en termes de ressourcement et d’aménités devenu indispensable à la vie citadine, donc à la réussite de la métropolisation elle-même." Dans cette optique, le sénateur Bernard souhaiterait que soit lancé un "pacte national" afin de "restaurer l'égalité républicaine". La ruralité est pourtant bien défendue au niveau politique, en particulier par les sénateurs. Depuis 1995, les aides publiques soutiennent les projets de développement économique dans les Zones de revitalisation rurale (ZRR), les plus fragiles. Les entreprises qui y sont implantées peuvent bénéficier d'avantages fiscaux, notamment lors de leur création.

Pour contrer le processus de désertification, d'autres dispositifs existent tels que l'aide à l'installation de médecins dans des maisons de santé ou le regroupement d'écoles afin d'éviter leur disparition complète. "Dans le cadre des contrats de ruralité, les faibles densités apparaissent moins comme des handicaps que comme des vecteurs d'innovation rurale aptes à promouvoir le télétravail (4), les énergies renouvelables [comme les fermes éoliennes très décriées], l'agrotourisme ou la valorisation patrimoniale." [Source D: O. Milhaud p11]
Toujours dominées par un prisme urbain, les représentations sociales des espaces de faible densité ne cessent d'évoluer. Longtemps considérées comme des "trous en surfaces" peuplées de ploucs arriérés, les campagnes perçues comme les plus sauvages et préservées, séduisent désormais  toute une population de sportifs et de touristes. Dans cette optique, on n'envisage plus les terres isolées et peu peuplées comme des interstices à combler, mais bien plutôt comme des chances. 

* "Où sont les seins de glace et les lièvres de Pâques?"
En 2017, Bertrand Brugalat sortait son neuvième album intitulé "les choses qu'on ne peut dire à tout le monde". Touche-à-tout talentueux, le chanteur-compositeur creuse, depuis 1995, un sillon musical profond au sein de son label Tricatel. Ici, foin de "prêt-à-écouter", mais des chansons habitées, originales et sincères, garanties sans adjuvants. Escapade en train dans une France périphérique, son dernier disque s'avère particulièrement réussi. 
 "Mesdames et messieurs dans quelques instants notre train intercité desservira la gare d'Argenton-sur-Creuse". Dès les premières notes, le décor est posé. Nous sommes au cœur de la "diagonale du vide". Dans une entretien accordé à soul-kitchen.fr, Burgalat revient sur le genèse du titre: "Je ne connaissais pas cette expression. L'instrumental existait depuis un moment. Mathias [Debureaux] devait me faire des textes. En discutant au bureau je lui évoquais ma fascination pour la ligne de train Paris-Toulouse. Elle fait partie de ces lignes que la S.N.C.F. a totalement abandonné. [...] Cette ligne, qui débute pour moi à Vierzon et qui finit dans le Lot est très poétique. Je ne voulais pas la traiter de manière condescendante. C'est pour cela qu'il y a des clins d’œil fantasmagoriques. [...] Cette France du milieu est très intéressante."
Dans cette "bande de territoire à faible densité", il est parfois  l'absence de réseaux combiné à la dégradation de la desserte ferroviaire, rendent les communications difficiles, puisqu'il y a "zéro signal dans [la] diagonale". Alors, pour assouvir un " désir à forte intensité dans le désert français", quoi de plus romantique que de se retrouver sur le parking d'un carrouf'? Exprimé ainsi, cela ne fait pas rêver, mais sous la plume de Matthias Debureaux, la poésie surgit:" Elle m'a donné rendez-vous sur le parvis  / D'une nouvelle cathédrale de la consommation Elle m'a dit,  / "Tu verras scintiller son fronton / Un poing américain serti dans un néon".
Le couplet suivant décrit un territoire en déshérence, celui "des rideaux de fer", des "clocher[s] disparu[s]", un monde marqué par l'extinction des "feux de bûcher" de la Saint-Jean, par la disparition des vieilles fêtes rurales populaires au cours desquelles les villageois élisait des "Reines de mai" afin de veiller sur les plantations. A la place, il n'y a "aucune ville aux environs, aucune voile à l'horizon", "il n'y a que la pluie, le vent et ses officiants" .


 

Bertrand Burgalat:"Diagonale du vide"
Une bande de territoire à faible densité
Une beauté locale sur un écran tactile 
Des femmes sans homme rêvent d'enfants, de forêts
Désir à forte intensité dans le désert français 

 Elle m'a donné rendez-vous sur le parvis 
D'une nouvelle cathédrale de la consommation 
Elle m'a dit, 
"Tu verras scintiller son fronton 
Un poing américain serti dans un néon"

Refrain:
Zéro signal
Dans ma diagonale
Zéro signal
Dans ma diagonale

Aucune ville aux environs 
Aucune voile à l'horizon 
J'entends sonner les cloches d'un clocher disparu
 Disparu Disparu 

Où sont les seins de glace et les lièvres de Pâques, 
Les reines de mai et les feux de bûcher? 
Il n'y a que la pluie, le vent et ses officiants 

Refrain

Une bande de territoire à faible densité 
Des bases de loisirs et des rideaux de fer
 Un silence absolu, sauf le bruit de mes pas 
Sur la matière lumineuse qui me gicle dans la peau 
Je lis ces mots en lettres de lithium:
"Sans rancune, et à bientôt" (5)

Refrain

Notes:
1. En 1826, dans sa Carte figurative de l'Instruction populaire de France, le baron Dupin trace une frontière entre deux France? Une "France éclairée" au nord dont les habitants sont plus instruits tout de blanc sur la carte et une "France obscure", grise et noire. «Remarquez, à partir de Genève jusqu'à Saint-Malo, une ligne tranchée et noirâtre qui sépare le Nord du midi de la France.» Les activités commerciales et industrielles prospèrent au nord de cette ligne qui constitue une "France éclairée" dont les habitants possèdent un meilleur niveau d'instruction que dans la "France obscure" au sud.  
La carte de Charles Dupin (1826) [Wiki C.]
Dans les années 1950, cette ligne pourtant effacée par la scolarisation obligatoire et les mouvements migratoires s'impose comme "un sésame pour la démographie historique" (source E: A. de Baecque)
La ligne Le Havre-Marseille connaît quant à elle une grande popularité dans la géographie du XXe siècle. Cette ligne oppose " une France de l'est et du nord industrielle à une France de l'ouest et du sud plutôt agricole ou, plus simplement opposant rurale et beaucoup moins dense". (source F: G. Fumey
A la faveur d'une étude sur l'Europe occidentale, Roger Brunet distingue une "banane bleue" au niveau de ce que l'on nomme aujourd'hui la "dorsale européenne"... Passe encore pour la banane dont cet espace a un peu la forme, mais bleue!!! Les géographes ont décidément une imagination débordante... à moins qu'ils n'abusent des substances psychotropes...
2. On assiste ainsi depuis une trentaine d'année à un phénomène de rurbanisation avec l'installation dans l'espace rural d'habitants venant des villes: les néo-ruraux.
3. Le solde migratoire positif de ces zones (en particulier dans le sud-ouest) s'explique souvent par l'installation de populations retraités en quête d'une meilleure qualité de vie. Aussi, il faut bien garder à l'esprit que cette reprise démographique lié à l'arrivée de personnes relativement âgées de devrait pas être pérenne à long terme. "Plus que d'un renouveau, il semblerait pertinent de parler d'un rebond". [cf Oliveau et Doignon: source B] "Il y a bien une économie résidentielle (Davenzies, 2009) qui se développe, mais elle est directement liée à la survie des nouveaux arrivants."Aussi très vite, "la décroissance démographique peut reprendre, particulièrement lorsque le changement résulte de migrations de personnes âgées."
4. Dans ces conditions, les élus s'emploient à faire sortir leurs circonscriptions des zones blanches avec l'arrivée de l'Internet à haut-débit.
5. Dans un entretien accordé à soul-kitchen.fr, Bertrand Burgalat explique: Cela finit "Sans rancune à bientôt"... Comme le groupe A.Z.F. qui voulait racketter l’État. Officiellement on ne sait pas qui sait. Ils avaient mis des bombes sur cette voie ferrée et voulait une rançon. Comme ils n'avaient pas l'air trop bête, ils avaient compris qu'il y aurait des traceurs. A la fin, ils ont abandonné avec ce communiqué irréel qui terminait ainsi "Sans rancune, à bientôt". Ils discutaient avec les autorités via les petites annonces de Libération. A l'époque, ça m'avait intéressé. La première bombe avait été placée à Folles [au nord de Limoges]. Mathias a fait le texte. J'ai voulu faire rentrer ce texte dans une mélodie qui n'était pas prévue pour ça. Cette France du milieu est très intéressante.
Liens: 
- Source A. Diagonale du vide dans le glossaire de Géoconfluences.
- Source BSébastien Oliveau et Yoann Doignon, « La diagonale se vide ? Analyse spatiale exploratoire des décroissances démographiques en France métropolitaine depuis 50 ans », Cybergeo : European Journal of Geography [En ligne], Espace, Société, Territoire, document 763, mis en ligne le 20 janvier 2016, consulté le 31 janvier 2018.
- Source C: Une page consacrée aux faibles densités dans l'Atelier d'HG Sempai, une ressource fabuleuse pour les professeurs d'histoire-géographie (et les curieux en général). 
- Source D: Olivier Milhaud: "La France des marges", la documentation photographique n°8116, 2017. 
- Source E: un article savoureux d'Antoine de Baecque sur la mythique "saintmalogenève": "Nord premier, Sud primaire".
- Source F: Fumey G., 2009, "la France en diagonales", Café-géo.net, Vox Geographica.
- La géothèque: "le retournement démographique des campagnes françaises

Liens: 
- D'autres titres consacrés au monde rural abordés par l'histgeobox: "Marly-Gomont"de Kamini, "la montagne" de Jean Ferrat, "Chacun vendrait des grives" de Jean-Louis Murat,
- La page Wikipédia consacrée à la diagonale du vide.
- Le site officiel de Bertrand Burgalat et son dernier album "les choses qu'on ne peut dire à personne" en écoute.
- http://www.liberation.fr/france/2017/12/18/rural-en-rade-periurbain-en-regain-metropoles-inegales-le-barometre-des-territoires-a-parle_1617491

lundi 29 janvier 2018

Le zouave du Pont de l'Alma

Paris a connu au cours de son histoire quelques inondations majeures. En 1658, sous la régence du jeune Louis XIV, la Seine atteint 8m63 à l'échelle du futur pont d'Austerlitz. Près de la moitié des maisons du pont Marie n'y résistent pas et s'effondrent. En 1740, la Seine atteint 7,90m sur l'échelle du pont de la Tournelle. Il s'agit de la première inondation cartographiée. En 1802, sous le Consulat, la Seine quitte son cours pour réoccupait un ancien bras abandonné qui contournait la capitale par le Nord.
La crue de 1876 ravage plusieurs bâtiments publics et inonde les caves. L'année précédente, le maréchal de Mac Mahon, président de la République monarchiste, s'était  rendu dans le quartier Saint Cyprien à Toulouse pour exprimer sa compassion aux familles des centaines de pauvres gens qui venaient d'y périr, sous l'effet d'une crue soudaine de la Garonne. Devant la presse rassemblée, il aurait eu ce commentaire lapidaire: "Que d'eau, que d'eau!" Face aux forces de la nature déchaînée, le pouvoir politique peinait à anticiper et prévenir les catastrophes.

29 janvier 1910 (Wikimedia Commons)
Quelques initiatives avaient pourtant tenté de freiner l'inexorable montée des eaux.  Dans les années 1740, l'ingénieur du roi Buache décrivait avec soin le phénomène et tentait d'identifier les zones inondables. 
Dans le cadre des travaux d'Haussmann, l'ingénieur des Ponts et Chaussées Belgrand conçut un service hydrométrique s'appuyant sur un réseau d'observateurs disséminés dans tout le bassin fluvial de la Seine. Son quartier général parisien se chargeait d'exploiter les informations collectées. L'observatoire de Montsouris crée en 1873 mesurait quant à lui la quantité d'eau tombée sur Paris.
Les moyens mis en œuvre pour contrer les assauts du fleuve contribuèrent paradoxalement à endormir la vigilance des Parisiens. L'ampleur des débordements de la Seine en 1910 n'en fut que plus marquante pour la population.

* Paris-Venise.
L'été 1909 s'avère extrêmement pluvieux, les terres saturées d'eau ne peuvent plus rien absorber à l'automne. A cela s'ajoute un hiver très pluvieux avec beaucoup de neige, des pluies diluviennes qui s'abattent sur les bassins d'alimentation de la Seine à compter de la mi-janvier. Toutes les conditions sont réunies pour un débordements de ses affluents (Yonne, Marne, Oise, Eure...). Au cours de la semaine du 21 au 28 janvier 1910, l'agglomération parisienne subit une crue d'une ampleur exceptionnelle. Le 28, à son apogée, la Seine atteint 8,62 m au pont d'Austerlitz. Le zouave du pont de l'Alma voit l'eau monter jusqu'à ses épaules. A cette date, le centre de la capitale est inondé. Des dizaines d'artères, une douzaine d'arrondissements (473 ha dans la capitale) et de nombreuses banlieues se trouvent sous les eaux. 
Gare st-Michel (Wikimedia Commons)

 Les conséquences immédiates de la crue sont considérables avec tramway et métropolitain paralysés, gares bloquées, gaz et électricité coupés... Envahies par les eaux, les usines de banlieues, qui font vivre Paris, s'immobilisent. Leurs ouvriers doivent chômer. Les incinérateurs d'ordures se trouvent à l'arrêt, aussi le préfet Lépine ne trouve rien de mieux que d'inviter les Parisiens à jeter leurs déchets dans le fleuve, au grand dam des communes aval. Une des usines qui produit l'air comprimé de la ville dans le XIIIème arrondissement est inondée. Aussitôt, les aiguilles des horloges publiques se figent comme pour souligner un peu plus à quel point la capitale paraît désormais hors du temps, paralysée. La ville s'immobilise et se retrouve isolée car la gare d'Orléans et le réseau des trains de l'ouest cessent de faire circuler les trains.

* La ville moderne craque.
La modernité et le progrès technique que connaît Paris au début du XX° s participent à l'aveuglement général. Le développement des réseaux (égouts, distribution des eaux, du téléphone, métro) convainc certains que la capitale se trouve désormais à l’abri des inondations dévastatrices d'antan. Or, en cette fin janvier 1910, c'est précisément dans les secteurs les plus modernes que l'on rencontre le plus de faiblesses potentielles. "La ville est tout à la fois atteinte dans sa modernité... et victime de sa modernité", note E. Toulet, responsable de la bibliothèque historique de Paris. 
 L'infiltration des eaux commence par le tunnel du métro; bientôt ce sont tous les nouveaux réseaux qui cessent de fonctionner: téléphone, train, éclairage (au gaz) qui ne fonctionnent plus. Puisque la technique lâche, il faut se tourner vers des valeurs sûres telles que les omnibus hippomobiles, les fameux "moteurs à crottin" qui tentent vaille que vaille de se frayer un chemin entre les flaques.

(Wikimedia Commons)
 * Un quotidien bouleversé.
Le quotidien des Parisiens  est durement affecté par la crue. Dans l'ouest de la capitale, de nombreux habitants doivent évacuer. On redoute alors les vols et cambriolages. En fait, très peu de pillages seront à déplorer. A travers les rues inondées, les Parisiens se déplacent grâce à des passerelles. L'armée est appelée en renfort, tandis que les matelots de la Royale assurent les déplacements des députés en canots.
Pour venir en aide aux sinistrés, des associations de bienfaisance telles que l'union des femmes françaises, l'union des femmes de France ou la Croix Rouge se mobilisent, distribuant nourritures et vêtements, organisant des dortoirs de fortunes. La médiatisation de la crue suscite un grand élan de générosité dans et hors du pays. Des banquiers tels que Pereire, Rothschild, le pape, le roi des Belges, le prince de Galles envoient de l'argent pour secourir les Parisiens, tandis que des souscriptions sont lancées dans la presse. Au total, près de 4 millions de francs seront collectés.

En dépit de cet élan de solidarité, la situation devient très préoccupante au bout d'une semaine. Les difficultés d'approvisionnement de la capitale combinées aux menées inflationnistes de certains commerçants contribuent à l'augmentation du prix des denrées. Bientôt les premiers cas de typhoïde apparaissent. L'archevêque de Paris fait alors célébrer un service de pénitence, ultime recours pour implorer la clémence du fleuve... Mais dès que la décrue commence, le 29 janvier, les Parisiens se ruent sur les bords de Seine. Une sorte d'insouciance existe. Des photos sont prises, des films, des cartes postales mises en vente (les "50 vues de Paris-Venise").

* Gestion politique de la crise.
A cette époque il n'y a aucune prise en charge par l’État des conséquences du débordement des eaux (pas de plan Orsec ni de déclaration de zones sinistrées), les pouvoirs publics se contentant - c'est déjà bien - de sauver les vies humaines. Dans ce but, la mobilisations des services municipaux, de l'armée, des pompiers jouent un rôle fondamental.
Pour le reste, ce sont surtout l'assistance publique des bureaux de bienfaisance ou les entreprises privées qui aident (Liebig distribue des rations de nourriture, des sociétés privées proposent des pompages gratuits). En l'absence d'Etat providence, la charité tient alors une place bien plus grande qu'aujourd'hui.
Conscients de néanmoins jouer leur avenir dans la gestion de cette crise soudaine, les élus manifestent leur compassion, de manière symbolique. Au cours de la semaine cruciale, le préfet de la Seine accompagné du président de la République Fallières et du président du Conseil Briand se rendent auprès des sinistrés à Alfortville. Après coup, l'Etat votera des crédits pour faire face aux conséquences de l'inondation, indemnisant commerçants et propriétaires dont les biens furent détruits.

* La mise en accusation du régime et la recherche de boucs émissaires. 
A quelques mois des élections législatives (avril 1910), Alexandre Millerand, le ministre des Travaux publics, tentent bien d'expliquer, de rassurer, conscient qu'il faut éviter une exploitation politique des événements contre le cabinet Briand et contre le régime républicain. C'est qu'aux lendemains de la crue, l'extrême-droite antiparlementaire met en accusation le gouvernement, pointant son manque de prévoyance et des défaillances dans la gestion de crise. L'Action française et Drumont dans la "Libre Parole" développent les thèmes chers à l'extrême-droite avec une dénonciation de l'anarchie administrative. Dans ce régime d'anonymat ("la Gueuse"), personne ne semble responsable, même pas les ingénieurs à l'origine de "l'éventration" de Paris. L'antisémitisme revient également à travers des éditoriaux de Drumont. Le 10 février 1910, ce dernier fustige "les ravageurs de forêts". Si la crue a eu cette ampleur, c'est à cause du déboisement opéré en amont de Paris. Ce déboisement est dû à "une armée allemande fractionnée en société". Ces sociétés sont tenus par des Juifs. L'internationale juive aurait donc transformé la "Gaule chevelue" d'autrefois en "Gaule chauve". Finalement les Juifs vendent les forêts comme ils ont vendu les secrets militaires affirme-t-il en référence à l'affaire Dreyfus. Au fond, la simple explication naturelle ne suffit plus, on a donc recours à la rumeur. Pour Drumont dont l'antisémitisme confine à l'obsession, il ne faut pas chercher bien loin le bouc-émissaire...

* Le bilan
Alors que la décrue s'amorce enfin, il faudra néanmoins des semaines pour que la vie retrouve son cours normal. Le bilan matériel s'avère très lourd: 20 000 immeubles inondés, soit le quart des habitations que compte alors Paris, 200 000 Parisiens sinistrés. Au total, les dégâts seront estimés à 400 millions de francs-or, soit environ 1 milliard d'euros.
On ne compte qu'un mort dans Paris, une trentaine en banlieue.
Si la mémoire de la crue de 1910 ne s'est jamais éteinte, c'est sans doute en raison de la médiatisation exceptionnelle dont elle a fait l'objet. D'innombrables photographies d'actualité sont prises pour faire la une de la presse illustrée alors en plein essor. Paris-Venise inspire aussi les peintres, les pionniers du cinématographe, les dessinateurs, les affichistes, les chansonniers. Paul Lack y va par exemple de son "Jardin des plantes aquatiques" (1910) sur l'air de la Paimpolaise. La ménagerie s'est en effet rapidement retrouvée inondée. Si pour les hippopotames, la crue tient du miracle, elle provoque en revanche la noyade de la girafe et des antilopes.



* Anticiper et prévenir de futures crues majeures.
Dès le 8 février, une commission des inondations est nommée, dont le but est de prévenir un retour d'un épisode similaire et aussi de multiplier les précautions à prendre. Placée sous la direction d'Alfred Picard, un ingénieur, polytechnicien et ancien ministre de la marine, elle aboutit à un rapport qui préconisera toute une série de moyens pour lutter contre des événements ultérieurs comparables. 
Plusieurs aménagements sont réalisés sur la Seine et dans son bassin versant entre 1910 et 1932. La destruction de la Passerelle de l'Estacade, du Barrage de la Monnaie, la reconstruction du pont du Carroussel avec des piliers moins larges doivent
favoriser l'écoulement du fleuve. Il y a aussi l'approfondissement du lit de la Seine, le réhaussement des berges avec la construction de murettes de protection.  Sur le bassin versant du fleuve, en amont de Paris, de grands lacs de réservoirs sont creusés entre 1949 et 1990. Ces aménagements, aujourd'hui appelés les "grands lacs de Seine" (Pannecière, Orient, Temple et Amance, Der-Chantecocq), permettent de stocker l'eau en cas de crue. Aujourd'hui, ces réservoirs ne pourraient toutefois retenir qu'un quart de l'eau qui s'est déversée dans Paris en 1910. Le risque de crue majeure est donc toujours là.

* Une crue centennale. L'inondation de 1910 fait partie de ce que les experts nomment une "crue centennale"; un événement exceptionnel, qui a une chance sur cent de se produire chaque année. La question n'est pas de savoir si une nouvelle crue peut revenir à Paris, mais quand? Or en 100 ans, la vulnérabilité de la capitale a augmentée. Avec la forte artificialisation et imperméabilisation des sols, la Seine ne pourrait plus aujourd'hui se répandre dans les champs.  Surtout, depuis un siècle, il y a eu densification de l'habitat (435 000 logements) et des activités économiques en zones inondables. L'agglomération parisienne est en effet passée de 4,5 millions d'habitants en 1910 à plus de 10 millions aujourd'hui. Ensuite, il y a la multiplication des réseaux souterrains. La ville de Paris est construite sur 8 ou 9 niveaux de sous-sols empilés avec d'abord caves et parkings, puis canalisations pour le gaz et le téléphone, les égouts, les tunnels de métro, la fibre, le RER, d'anciennes carrières de gypse et de calcaires, enfin la ligne 14 du métro. Tous ces réseaux sont interdépendants et peuvent donc devenir des vecteurs potentiels de circulation et d'infiltration des eaux.

* Quelles seraient aujourd'hui les conséquences d'une nouvelle crue à 8,62 m?
 Comme il s'agit de crues lentes avec une montée des eaux de l'ordre de 50 cm à 1 mètre par jour, les populations auraient sans doute le temps de se mettre à l'abri. Environ 440 communes seraient directement concernées (notamment Alfortville à la confluence de la Marne et de la Seine). Ce serait donc 850 000 habitants qui seraient exposés en Ile de France. La navigation devrait cesser dès 4,30m de hauteur. Les infrastructures bordant le fleuve seraient durement affectées à l'instar du port fluvial de Genevilliers, de la BNF, du Louvre ou du ministère de la Défense. La distribution de l'eau potable, de l'électricité, la gestion des eaux usées et des déchets, les transports (1) seraient perturbées.
L'impact de la crue serait donc avant tout matériel et économique. Si une crue type 1910 survient aujourd'hui, le montant des dégâts serait cependant bien plus élevé qu'alors.

* Que pouvons-nous faire pour minimiser les conséquences d'une crue de ce type?
Il faut d'abord apprendre à vivre avec ce risque et l'intégrer dans nos aménagements. La préfecture conseille par exemple à chacun de vivre avec un kit de survie (avec 3 litres d'eau, des aliments non périssables, des vêtements chauds et couvertures, une lampe de poche, une radio à piles, une trousse de premiers soins, un réchaud, des papiers personnels et de l'argent liquide) permettant de tenir 3 jours afin de ne pas être pris dans l'urgence et ne pas déranger les services de secours très sollicités par ailleurs. La prévention passe aussi par des campagnes d'exercices et d'informations. En mars 2016, l'opération Sequana visait à éprouver la capacité de tous les acteurs à gérer une crue majeure de la Seine. 
La prévention nécessite enfin le respect de l'interdiction de bâtir en zone inondable (plan de prévention du risque inondation: PPRI). De même, les normes de construction des nouvelles habitations doivent être plus contraignantes (absence de sous-sol, mise en hauteur de l'électricité...).



Les systèmes de prévention contribuent à créer de la confiance et peuvent laisser croire que de tels phénomènes ne peuvent plus se produire. Or, il est impossible aujourd'hui d'empêcher de telles inondations. Il reste donc primordial d'entretenir la mémoire des catastrophes passées. 
Pour cela, on peut compter sur le zouave du pont de l'Alma. Car si les hydrologues mesurent le niveau des eaux au niveau du Pont d'Austerlitz, c'est bien la statue du pont de l'Alma qui permet aux Parisiens de se faire une idée de la gravité de la crue. 
Construit sous le Second Empire et inauguré par Napoléon III, le pont de l'Alma permet de relier le quartier de Chaillot à celui de Grenelle. A l'origine, les piles du pont accueillaient une statue représentant chaque corps de l'armée française ayant servi pendant la guerre de Crimée: un zouave (les soldats des régiments français d'Afrique du Nord) et un grenadier en amont, un chasseur à pied et un artilleur à l'aval. Pourquoi le zouave s'impose-t-il finalement comme la "vigie star"? (2) "Certainement parce que le Zouave a la particularité d’avoir un vêtement extrêmement détaillé, des jambières, des guêtres, une culotte bouffante, une large ceinture et une veste", explique explique Daniel Imbert, spécialiste du patrimoine parisien, et secrétaire général de la commission du vieux Paris.
Lors de la rénovation du pont de l'Alma au début des années 1970, seul le zouave est conservé, mais déplacé de l'autre côté du pont. 
A chaque nouvelle montée des eaux, le zouave se rappelle au bon souvenir des Parisiens et des artistes. Serge Reggiani lui a consacré une chanson au début des années 1980, Thomas Fersen le mentionne dans "Ne pleure plus" dont nous avons déjà parlé ici. Jacqueline Maillan, quant à elle, l'évoque avec humour (merci @XavierMauduit pour cette découverte).



Notes.
1. Plus de circulation sur les ponts, fermeture des tronçons d'autoroutes (A4, A86), des voies sur berge et de plusieurs gares, arrêt de nombreuses lignes de métro, du RER (C).
2. Il possède même désormais un compte twitter (@zouavealma). 

Sources:
- Concordance des temps: "La Seine et les inondations de 1910"avec
Isabelle Backouche, auteure de "La trace du fleuve. La Seine et Paris (1750-1850)".
- "Qui est ce Zouave, vigie des crues de Paris?" [France culture]
- "La crue de Paris, une société face aux risques". (Archives de Paris)
- Institut d'aménagement et d'urbanisme: "Territoire inondable. L'aléa inondation en Ile-de-France
- Le Dessous des Cartes: "Crue de la Seine: risque régulier, risque oublié"
-Les Savanturiers reçoivent Magalie Reghezza-Zitt, géographe.